Quand diversité rime avec efficacité
La Croix - jeudi 25 mai 2017

La France est riche d’une jeunesse aux origines multiples dont le potentiel n’est pas pleinement utilisé.

Dans l’équipe constituée pour promouvoir la candidature de Paris à l’organisation des Jeux olympiques de 2024, Tony Estanguet, triple médaillé d’or en canoë, sert de figure de proue. Le Palois côtoie Teddy Riner, judoka né en Guadeloupe, Anne Hidalgo, édile aux racines espagnoles, Ryadh Sallem, champion handisport originaire de Tunisie ou encore Eunice Barber, athlète venue du Sierra Leone. Muriel Hurtis, elle non plus, n’est jamais très loin.

Native de la Seine-Saint-Denis, l’ex-sprinteuse est l’ambassadrice de son département juvénile et cosmopolite, au cœur du projet. Tentant de séduire le Comité international olympique, les acteurs du dossier français jouent aussi la carte de la diversité et de la banlieue, présentée comme une source de dynamisme. Mais JO ou pas, le monde sportif tricolore a l’habitude d’aller chercher des talents au-delà du boulevard périphérique parisien, dans des territoires plus jeunes que la moyenne.

C’est moins le cas des entreprises. Selon le rapport de l’Observatoire national de la politique de la ville, publié en 2016, le taux de chômage des niveaux bac + 2 et plus dans les quartiers dits « prioritaires » est presque trois fois supérieur à celui des villes centres (18,8 %, contre 6,5 %). « C’est une zone d’opportunité qui n’est pas assez exploitée », regrette Saïd Hammouche, qui a justement créé un cabinet de recrutement, Mozaïk RH, pour aider des jeunes diplômés issus de la diversité, qu’elle soit territoriale, culturelle ou sociale.

Quand certains voient en banlieue un terreau pour le terrorisme, ce fils d’immigrés marocains discerne un formidable potentiel parmi des jeunes dont les parents sont venus du Sénégal, de Turquie, d’Algérie ou du Cambodge. « Si on met des personnes de profils différents dans une salle, de nouvelles idées vont surgir , plaide-t-il. Conclusion, cela génère de la créativité. Si on est créatif, on est innovant. Et si on est innovant, on reste leader sur son marché. »

Fondateur du cabinet de conseil Goodwill Management, Alan Fustec est sur la même longueur d’onde. « Quand vous intégrez de la diversité dans le capital humain, vous augmentez l’efficacité au travail », assure-t-il également, en s’appuyant sur une étude qu’il a dirigée en 2011 – « Diversité du capital humain et performance économique de l’entreprise » – pour le réseau IMS-Entreprendre pour la cité. « C’est vrai sous réserve que le management considère la diversité comme une richesse », précise-t-il.

« Quand on vit dans un monde globalisé comme aujourd’hui, on a plus d’atouts pour appréhender ce monde quand sa population est elle-même globalisée. »

Pour convaincre les plus réticents Saïd Hammouche avance un autre argument : « Un candidat issu des milieux populaires qui intègre une grande école, alors qu’il est fils d’ouvrier et a fréquenté des établissements de l’éducation prioritaire, est forcément hors du commun. » Il le répète si souvent qu’il a séduit l’ambassade des États-Unis à Paris. Mozaïk RH a ainsi été associé au programme « Jobs for all – Révélons tous nos talents » lancé par les autorités américaines pour soutenir des jeunes de banlieues Sur le terrain de la promotion des minorités dites « visibles », le grand cousin d’outre-Atlantique a « de l’avance », constate Pascal Boniface, directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques. Ce spécialiste de géopolitique croit fermement en la diversité comme un « plus » pour la France. « Cela permet de peser plus lourd sur la scène internationale, estime-t-il. Quand on vit dans un monde globalisé comme aujourd’hui, on a plus d’atouts pour appréhender ce monde quand sa population est elle-même globalisée. Avoir par exemple sur son sol autant de personnes d’origine asiatique, cela crée des ponts vers l’Asie. »

Un raisonnement que tient aussi Saïd Hammouche face aux employeurs dont les marchés se trouvent à l’étranger. « On peut faire de sa double culture une compétence , insiste-t-il. Souvent, on nous a expliqué qu’il fallait cacher cette dimension culturelle. On était dans l’assimilation, on asséchait une ressource. En fait, cela peut devenir un avantage concurrentiel lorsqu’on est dans les affaires. » Car être enfant d’immigrés revient aussi à posséder des clés que d’autres n’ont pas, à commencer par une langue parfois rare.

À ce propos, la psycholinguiste Ranka Bijeljac-Babic, maître de conférences à l’université de Poitiers et membre du laboratoire de psychologie de la perception de Paris-Descartes, tient à tordre le cou à une idée reçue : non, entendre de l’arabe ou du serbe à la maison, puis du français à l’école n’embrouille pas forcément l’esprit. « Acquérir deux langues, c’est toujours un avantage, ce n’est pas du tout un problème , insiste-telle. Notre système mental et cérébral est tout à fait capable d’entendre, de capter, de maîtriser et d’utiliser plusieurs langues. Au contraire, cela fait travailler le cerveau de manière positive » (lire aussi notre édition du 8 mars).

« La valorisation des langues d’origine et le multiculturalisme ne favorisent pas le communautarisme. Bien au contraire, être accepté et valorisé dans sa complexité culturelle par la société française empêche le repli. »

Elle qui défend le bilinguisme à travers l’association « Bilingues et plus » et vient de l’ex-Yougoslavie voit la présence d’autant d’adolescents nourris d’idiomes étrangers comme une aubaine. « Si c’est bien vécu, si c’est harmonieux, cela fait des enfants plus ouverts, qui comprennent que le monde peut se décrire et se vivre de façon un peu plus plurielle , ajoute-t-elle. La valorisation des langues d’origine et le multiculturalisme ne favorisent pas le communautarisme. Bien au contraire, être accepté et valorisé dans sa complexité culturelle par la société française empêche le repli . »

Eric Garcetti, le maire de Los Angeless, Angele ne dirait pas le contraire. Descendant d’émigrants mexicains, l’élu californien parle couramment l’espagnol en plus de l’anglais. Et lui aussi met la diversité de sa ville en avant pour défendre, face à celle de Paris, la candidature de la cité des Anges à l’organisation des Jeux olympiques.

Pascal Charrier

Mozaik RH 23, rue Yves Toudic 75010 PARIS
SIRET : 502 119 449 00069 APE 7010Z